
Aujourd'hui, après avoir reçu quelques bonnes notes, après avoir réglé tous mes emprunts à la bibliothèque, et tout un tas encore de ces bonnes nouvelles de bigleux qui font mon quotidien de cette année, je me suis aperçu que j'étais libre de contraintes, et que je pouvais enfin m'offrir ce répit tant convoité, au moins pour quelques jours. J'étais dans tous mes états en sortant dans la rue, je raconte pas, un peu désorienté, grisé, comme retrouvant mes repères après deux mois de bagne, à deux doigts de vider mon portefeuille au premier clochard venu. J'étais d'humeur à tout claquer, faire des cadeaux, me faire du bien en dépensant, et déculpabiliser en refourgant tout aux autres.
Je rentre donc dans le King Jouet, tout Mariah Carey dans les oreilles (moi je suis kitsch à l'approche des fêtes), résolu à couvrir tous mes amis de peluches et de Barbie. J'étais, c'est bien ça, seul et pathétique (et un peu névropathe pour le coup), avec mon sourire impossible à réprimer, et je m'étais précipité dans le premier repère à ploucs du secteur, dans un sursaut de générosité qu'il me fallait assouvir sur-le-champ. Donc, j'entrais dans ce paradis du cucul, tout en tentant de ne pas trop effrayer les autres clients de par la tête d'hystérique que je devais avoir. Je coupai finalement ma musique, au cas où une vendeuse ferait irruption. J'aime mieux être prévenu.
Après trois non merci de je peux vous aider? (je n'osais pas avouer que je cherchais les Barbie), je parvins au rayon des poupées, tout rose, tout dentelle, peut-être trop vif pour moi, qui me demandais de plus en plus ce que je foutais là. Je me disais, qu'avec mon air d'attardé, ma veste en cuir rebelle et ma façon de fixer toutes ces petites filles en plastique, je devais inquiéter tout le monde, les gens devaient me prendre pour un de ces pervers qui s'excitent sur des poupées et décident d'enlever des enfants le soir. Plus les images perverses me traversaient l'esprit, et plus je me sentais mal. Je n'osais plus bouger, de peur qu'on me remarque, et je restai alors planté devant toutes ces filles sans sexe. Je n'étais plus dans l'euphorie du tout. J'étais venu incognito pour mater les petits nichons des Barbie, voilà ce qu'ils se disaient tous ! J'aurais dû commencer par les peluches, je le savais. Je suis si sale ! me rincer l'oeil de la sorte pour décompresser de ma journée... Ce détour valait-il vraiment le coup, ne ferais-je pas mieux de rentrer avant que tout ça ne s'aggrave ? Et puis soudain, au quatrième je peux vous aider?, ce fut l'apothéose: je suis devenu tout rouge et je suis sorti.
Je rentrais alors chez moi, la tête vide, les mains vides. Je mis Annie en lecture aléatoire, c'est kitsch mais branchouille, tout à fait de circonstances. La porte enfin claquée, m'étant remis de mes "émotions", je pouvais alors passer à autre chose. Parfait, je suis parvenu à expulser ce trop plein d'amour tout en gardant mes sous. J'ai trouvé la parade pour avoir bonne conscience, j'en ai de la chance.
Quel égoïste, pour une fois que mes intentions se dirigeaient vers les autres, il a fallu une fois de plus que je ramène tout à moi. Et que je me fabrique cette excuse du type qui s'affole devant des poupées pour, une fois de plus, ne rien dépenser. Qui fait ça ? Un handicapé de la vie, moi.

1 commentaires:
C'est très bon ce que tu nous fait !
J'adore ta manière d'écrire. Dommage que tu ne le fasses pas plus souvent...
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